Boulevard Tekingrolescu à Pitchkù (Moldo-Poldavie) - scène ordinaire de frime, un samedi après-midi, juste avant le couvre-feu (si, c'est bien l'après-midi: s'il fait sombre sur la photo, ce n'est pas parce qu'il fait nuit, c'est à cause de la fumée noire des hauts-fourneaux). Concert de klaxons. Un quidam, juché sur le porte-bagages d'un vieux Solex poussif fonctionnant à l'alcool de bois, entame le dernier tube du groupe o-zone sur un accordéon rance aux soufflets distendus. A fond.
Un peu plus loin, trois jeunes godelureaux roulent à tombeau ouvert sur une tondeuse à gazon volée et évitent de justesse un chien mort, au ventre gonflé, gisant sur le bitume: ici, on roule les mécaniques et rien n'est trop beau pour épater les filles. Des filles qui ne sourient pas, parce que la vie n'est pas drôle quand une balance commerciale déficitaire vous oblige à épiler vos jambes à la bougie et à l’essence de térébenthine.
Au McBortsch du coin, la jeunesse dorée de Pitchkù se retrouve et se toise du regard en chiquant des tripes enrichies aux exhausteurs de goût (arôme guimauve, saindoux ou charbon de bois). Les plus hardis esquissent, au hasard, quelques pas de jerk. Visiblement, la mode est aux jantes 58 pouces pour les tracteurs. Pour les vêtements, on affiche une préférence prononcée pour les T-shirts "Iron Maiden - The ultimate fistfuck tour 1987". Ne pas être dans le vent, c'est essuyer le regard réprobateur de ses congénères et risquer la relégation au ban de la société. Ou du moins sur son strapontin grinçant.
Dans un pays où le revenu brut par an et par habitant correspond à 3,7 tickets-restaurant, comment un jeune peut-il se permettre de suivre la mode? "Il y a des gens qui ont vendu un rein" siffle Vlad, un jeune fossoyeur de 20 ans, tandis qu'il relève son T-shirt frappé à l'effigie du groupe 'Début de soirée' (visiblement siamois par la tête) pour nous montrer sa cicatrice. "Il y a aussi des parents qui préfèrent faire un gamin de plus, qu'ils enferment en général à la cave. Comme ça, quand les factures pleuvent, ils peuvent aller se servir en organes frais directement sur la bête, sans avoir à mettre en péril la santé des autres membres de la famille" ajoute-t-il avant d'expectorer un crachat aussi noir que son regard triste. Abnégation et prévoyance sont donc les deux mammelles faméliques de la réussite sociale moldo-poldave.
Pendant que nous devisons, un homme entreprend, un peu plus loin, de se pendre à un panneau de signalisation routière (un panneau 'cul-de-sac'), sans que personne ne tente de l'en dissuader. "Ils vont le laisser là jusqu'à ce qu'il tombe tout seul dans le caniveau, dans un mois. Cela permettra aux oiseaux de se nourrir un peu. Les pauvres, l’hiver est si rude ici" soupire Vlad, empathique.
Une existence difficile, certes, mais qui n'émousse en rien la joie de vivre proverbiale des jeunes moldo-poldaves pour qui Kafka reste un humoriste désopilant. "Bien sûr qu'on rigole beaucoup" s’enflamme Gilda, embaumeuse à la morgue municipale, avant d'enchaîner aussitôt: "d'ailleurs venez avec nous, on va faire péter la night: ce soir, la police politique fait brûler des femmes adultères sur la grand' place".
[L'image a été piquée sur Rabatjoie.com, sans le commentaire]
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