Celui ou celle qui s'est un jour frotté(e) au marketing de la distribution ou de l'alimentaire aura remarqué qu'il s'agit d'un milieu dans lequel on ne se montre en général pas avare de conneries. Je viens de tomber - par hasard - sur un site fabuleux qui parle des travaux d'un "bureau de stylisme alimentaire" (sic). Deux "concepteurs d'imaginaire alimentaire" (re-sic) nous parlent notamment des nouvelles façon de consommer du vin (enfin, eux auraient certainement préconisé "nouvelles façons de travailler le produit 'vin' en format lounge-cosy", mais bon). Florilège:
- Les deux compères projettent de sortir une ligne de bagages à vin (sans jeu de mots) qui se situerait entre la malle et la valise à roulettes, où l'on rangerait ses bouteilles. Cette ligne de valoches à pinard, qui se veut luxueuse, serait déclinée en plusieurs tailles: S, M, XXL.
Brillante idée quand on sait que le vin supporte mal le transport... Mais s'il faut être ballot, autant l'être jusqu'au bout: pourquoi ne pas sortir une ligne de laisses pour grands crus, avec des diamants, pour permettre aux vieilles rombières de promener leur Pétrus?
- Boire un verre de vin dans un resto ou dans un café serait démodé, de l'avis de nos concepteurs: les femmes, qui ont appris à apprécier les grands crus, les dégusteraient dans un "boudoir à vins", "un lieu intime de culture et de découvertes", selon nos deux phosphoreurs.
Un boudoir à vins... Là, pour ceux qui en douteraient encore, la boîte à sornettes est largement ouverte! Pis après le boudoir à vins, pourquoi pas la salle de bains à kir royal ou carrément le bidet à bières, hein?
- Autre super bonne idée de ces cosmonautes du vin: la "cave restante" qui serait un espace de stockage du vin en milieu urbain, où chacun disposerait d'un coffre pour garder ses bouteilles. Mais, insistent les créateurs, il s'agit surtout d'un "lieu d'échange, prétexte à la rencontre".
Pour traduire, ces gens voudraient que, lorsque tu reçois du monde, tu prennes ta bagnole pour te rendre dans un 'safe à vins' situé au centre-ville, pour y ramasser deux ou trois bouteilles que tu stockes à l'année dans cet endroit 'hype' (avec un DJ permanent qui passe du chill-out?). Pis même si t'es pressé parce que tes potes t'attendent chez toi, que tu as une dinde sur le feu et que tu as mis 20 bonnes minutes pour te garer, on aimerait bien aussi que tu aies un ou deux mots gentils pour les autres gogos qui se retrouvent devant leur coffre. Parce que c'est un "lieu de rencontres et d'échange". La notion d'échange te servira au moins de prétexte pour profiter de l'inattention de ton voisin occupé à fermer son coffre et échanger ta bouteille de Beaujolpif pourrave contre son Bordeaux classé en loucedé...
- Côté culture, les deux concepteurs imaginent des "duos de plaisir", un coffret bibliothèque (associant un vin et un livre), un coffret cinéma (un vin et un DVD), etc.
Oh, la chouette idée! Un Mouton Rothschild avec le DVD de Rocco Siffredi "Rocco les encule toutes"... Un "duo de plaisir" que tu sens passer. On pourrait même imaginer y joindre une plaque de beurre et le numéro d'une professionnelle pour en faire un 'quatuor de bonheur'.
Par contre, à voir la façon dont le marketing-guignol moyen maltraîte la langue française, je ne suis pas vraiment certain qu'il soit bien placé pour prescrire des livres en les emballant avec des bouteilles de vin, pour en faire un 'duopack de culture' (avec affichage du poids net égoutté?). Du reste, quand un consultant ou un graphiste à lunettes carrées prononce le mot "culture", j'ai envie de sortir mon revolver...
- Les créateurs sidéraux envisagent aussi de nouvelles correspondances sensorielles: la table se transformerait en "espace de découverte" grâce à une nappe au tissu "intelligent", sur laquelle on peut sentir et apprendre à connaître un cru.
Tu suggères de verser du pinard sur la nappe et de renifler la flaque? Mais tais-toi, Alfred, t'es plein... Pis de toute manière, ton idée de nappe intelligente, c'est du réchauffé pas cuit: combien de fois un de tes potes n'a-t-il pas gerbé sur ta table après avoir un peu trop abusé de ce "contenant à volume de découvertes" qu'est la bouteille de rouge? Là aussi, ta nappe a été tellement intelligente qu'elle a gardé en mémoire les taches de rouquin même après le passage au pressing. Nulle à chier, ton idée.
- Mais l'idée ultime, qui décroche la palme de l'imbécillité, c'est celle-ci: les deux concepteurs voudraient que l'on puisse baptiser le vin autrement, en fonction de ses émotions. Cela pourrait donner du "Vin de joie" ou "Rouge passion". Selon le moment ou l'occasion, on lirait sur les étiquettes "Vin de nuit" ou "Vin d'apparat".
Ce synchrétisme à la con - sur fond de world (elevator?) music - me rend fou: au lieu d'éduquer le consommateur pour qu'il apprenne à aimer le vin, on fait tout pour flatter son ignorance. A écouter ces théoriciens de la graille industrielle, il faudrait nier encore un peu plus le lien qui unit le produit à sa terre, pour faire du vin un 'produit d'ambiance', comme une ampoule rouge qu'on visserait au fond de la pièce. N'y a-t-il pas déjà suffisamment de ces vins assemblés désespérément plats, au goût évident, aussi ennuyeux qu'une autoroute à quatre pistes un dimanche matin?
Une question me brûle les lèvres: quand est-ce qu'on arrêtera enfin de prendre le consommateur pour un couillon?






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