January blues
Ces jours, Gruyères se donne des airs mélancoliques et inquiétants à la tombée de la nuit, qui feraient presque passer la Transylvanie pour un aimable gag Carambar.
Un épais manteau de brouillard enveloppe le hameau et étouffe le bruit de ce vent glacial qui fait danser les pendus accrochés aux branches des vieux chênes, un peu plus loin dans l'épaisse forêt dans laquelle les enfants ne vont plus jouer.
Du reste, c'est simple: il n'y a plus d'enfants au village. Le dernier a été mangé voici un mois. C'est que l'hiver est rude et les récoltes ont été décevantes. Alors ça braconne jusque dans la cour de la maternelle. Et, quelque part, c'est ma foi bien légitime: il faut bien que tout le monde vive, non?
Un peu plus loin, sur la grand' place, on brûle deux sorcières. Quelques habitants se sont massés autour du bûcher. Moins pour assister à l'agonie des deux malheureuses que pour se réchauffer, tant la modestie de leurs émoluments leur interdit de chauffer leur masure correctement. Au premier rang, un vieillard tuberculeux tousse, le visage luisant de sueur, et expectore un crachat plein de sang qui peine du reste à se séparer de sa lippe pendouillante: lui non plus ne passera pas l'hiver.
A l'orée du hameau, un chien jappe, puis se met à hurler à la mort. Sa longue complainte déchire la nuit comme une lame de rasoir rouillée lacèrerait le ventre d'une limace. Jusqu'à ce qu'un fusil de chasse détonne et permette au lourd silence de la nuit de reprendre ses droits.
On souhaite croire à un mauvais rêve. On l'espère. Jusqu'au prochain épisode désolant qu'offre ce village perdu et qui verra Jean, l'ivrogne des lieux, sortir de l'Auberge du Gai Tocsin en éructant comme un diable et en se plaignant, avec des borborygmes à lui, des démangeaisons qu'occasionne son anus artificiel. Le pauvre hère ignore encore qu'il s'endormira devant la fosse à purin de sa ferme quelques minutes plus tard et qu'il mourra d'hypothermie, avec un pantalon gorgé d'urine pour seul testament.
Bonne fin de dimanche les gens. Demain on va bosser. Joie.
(Bon, cela dit, Gruyères c'est très joli. Surtout en semaine, quand il y a moins de monde)








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